août 2011

  • Lundi 5 novembre 2001, 10 h 14, aéroport LaGuardia, New York

    All passengers for Air Canada flight number 745 to Montreal, please proceed to gate number A7 in the Central Terminal Building for immediate boarding.

    J’ai été amoureuse d’un homme avec qui je baisais triomphalement, bestialement, constamment. J’ai été amoureuse d’un homme qui avait une vie ailleurs, une vie de banquier, un homme qui était occupé à être le mari, le père des enfants d’une autre. J’ai été amoureuse d’un homme avec qui chaque moment passé était un moment volé, dérobé, arraché à l’univers.

    Puis il est devenu un autre, autre. Et j’ai cessé d’être amoureuse.

    Je préfère partir plutôt que de voir notre relation s’effriter, emballer mes souvenirs et les emporter au loin plutôt que de les voir se dissoudre dans l’amertume.

    J’ai quitté l’appartement ce matin avec mon ordinateur portable et quelques livres. Comme tous les matins depuis quelques semaines maintenant, il était sur le pas de la porte pour me dire au revoir, me souhaiter une bonne journée. Je l’ai embrassé tendrement, longuement. Il a collé son corps contre le mien, j’ai senti sa bite bien dure contre ma cuisse. Puis je suis partie sans me retourner.

  • Mardi 11 septembre 2001, après-midi, New York

    Nous déambulons, main dans la main, dans un fantôme de ville chaotique. Les gens crient, pleurent, restent muets, courent, marchent péniblement, s’immobilisent, incertains, repartent ou restent, perdus, confondus. Ni lui ni moi ne parlons. Il n’y a pas de mots.

    À un moment, il pointe le doigt vers un espace vide dans le ciel. Un espace où se trouvait, il y encore quelques heures seulement, son bureau. Un espace où il aurait dû être à l’heure de l’impact.

  • Samedi 5 mai 2001, 4 h 12, 200 East 7th Street, New York

    Nous avons quitté le restaurant très tôt. Il voulait que je l’accompagne à son hôtel, mais j’ai préféré l’inviter chez moi. Nous avons bu beaucoup de vin, fumé de nombreuses cigarettes, baisé énormément.

    Maintenant que nos corps sont exténués et qu’ils refusent de bouger encore, alors que nous fumons une autre cigarette, que nous buvons un autre verre de vin, il m’explique sa situation. Sa femme et ses enfants habitent au Japon. Lui passe six mois là-bas, six mois ici. C’est un mariage convenu entre familles extrêmement aisées. Il est inconcevable qu’il en soit autrement, différemment, que quelqu’un, quelqu’une, refuse de jouer son rôle.

    Il relève délicatement mon visage en posant ses doigts le long de ma mâchoire.

    — Je ne la quitterai jamais. Tu comprends?

    Je l’embrasse. Je trouve assez d’énergie pour branler sa queue, la réveiller suffisamment afin de lui enfiler un condom et de la prendre en moi. Nos corps bougent à peine, mais le sentiment, la sensation sont délicieux. Nous nous endormons comme ça, lui dans moi, sans jouir.

    Il ne me reparlera plus jamais de sa femme, de ses enfants, de sa famille. Je ne poserai jamais de question.

  • Mercredi 12 septembre 2001, 11 h 45 min 23 s, Harlem, New York

    Je ne sais pas où nous sommes exactement. Dans Harlem, parce que nous avons traversé Central Park. Dans un appartement délabré au-dessus d’un bouiboui quelconque. Le type chez qui nous sommes lui tend les papiers d’identité qu’il vient tout juste de lui confectionner. Baptême improbable. Naissance d’un fantôme, d’une ombre, d’un double invisible.

    L’espoir qu’il y avait hier dans ses yeux s’est transformé en conviction, en certitude, en assurance. Ici se termine la vie à laquelle il était condamné. Ici naît un autre homme, libre de toute attache, de toute contrainte.

    Un frisson parcourt mon corps entier. Je regarde ses doigts qui tiennent son nouveau passeport, ses doigts longs et effilés que j’aime tant, ses doigts agiles et lestes qui me font tant jouir.

  • Été 2001, New York

    Nous passons notre temps à nous dérober à nos collègues, à nos obligations, à nos activités. Nous nous retrouvons dans son bureau, au théâtre, dans le bureau que mon directeur de thèse me prête, à son hôtel, dans d’autres hôtels, chics ou miteux, dans des restaurants, des cinémas, des parcs, des cafés, des taxis, des ruelles, des toilettes publiques, chez moi. Nos corps ignorent les lieux, font fi des matières sur lesquelles on les étend, on les pose, on les appuie. Seules la proximité, l’intimité du corps de l’autre les intéressent.

    Nous parlons beaucoup au début. Pour demander à l’autre ce qui l’enflamme, ce qui l’excite, ce qui lui fait envie. Pour dire ce que nous aimons, voulons, désirons. Puis, avec les jours, les semaines qui passent, nous nous connaissons suffisamment pour nous passer de mots. Nous ne les prononçons que pour accompagner nos ébats d’un discours érotique, pornographique, pour l’ambiance, le rituel, le plaisir.

    Nous connaissons nos corps, nos désirs, nos envies, nos passions par cœur et, pourtant, nous trouvons moyen de nous surprendre, de nous réinventer, de nous revisiter.

    Je n’écris pas ma thèse et je m’en fous. Je ne suis qu’un corps bandant, désirant, jouissant. Je cultive l’orgasme comme d’autres cultivent leur intelligence, leur intellect, leurs quelconques dons. Lui et moi abordons nos rencontres comme un art précis, fin, recherché. Un art auquel il faut se consacrer totalement, entièrement, pour en cueillir les fruits délicats, exquis.

  • Mardi 11 septembre 2001, 8 h 46, 301 Park Avenue, New York

    Il aurait dû être à son prestigieux bureau, au 82e étage d’une non moins prestigieuse tour, depuis un moment déjà, à discuter finance avec de banquiers collègues.

    À la place, plusieurs de ses doigts sont enfoncés dans mon sexe. Ma bouche parcourt son cou, son épaule, sa poitrine, se pose sur ses lèvres. Les doigts de ma main gauche sont accrochés à son torse, mes ongles s’enfoncent tranquillement dans sa peau. De la main droite, je le branle tranquillement, jusqu’à ce que je sente son membre se durcir encore plus. Je l’agrippe alors fermement, le caresse plus rapidement, plus durement. Ses doigts empoignent mes cheveux à la base de ma nuque, son souffle se saccade, son foutre se répand sur ma cuisse. Il jouit comme une implosion, comme il jouit toujours. Les signes extérieurs sont subtils, minimes. Mais on devine le bouillonnement intérieur. Il est beau, terriblement beau.

    Quelques minutes plus tard, nous sommes allongés l’un en travers de l’autre. Sa tête repose sur ma cuisse. Les doigts que, plus tôt, il avait enfoncés dans mon sexe y sont toujours. Il me regarde avec intensité, avidité. Ses doigts s’animent tranquillement, éveillent en moi des soubresauts de désir, d’envie, de plaisir qui se transforment peu à peu en vagues intenses, denses. Il introduit un autre doigt dans ma chatte. Je ferme les yeux, cambre les reins. Je sais ce qu’il a en tête. Et j’anticipe avec plaisir.

  • Jeudi 26 avril 2001, 20 h 33, 85 East 4th Street, New York

    J’ai lu des textes en français à un auditoire anglophone. Parce que j’ai eu la trouille. Parce que mon directeur de thèse, Edgar Lawrence, était au programme juste avant moi. Parce que sa plume m’impressionne, me dépasse, m’intimide. Et que je ne voulais pas être comparée à lui, à son talent.

    Quand je sors de scène après avoir reçu de maigres applaudissements, Denis, le proprio de l’endroit, me tend la main, comme pour me supporter.

    Good work, Welby.

    Waychuk, you didn’t get a word of what I said. Your French is nonexistent, at best.

    — You’re right, love, but knowing you, I’m sure that what you read was nothing less than fantastic.

    Je m’installe au bar, Denis me tend un verre de rouge et va s’occuper de ses clientes, clients.

    Un homme prend place à mes côtés, me sourit, lève son verre et me félicite dans un français tout ce qu’il y a de plus impeccable. Je lève aussi mon verre, lui souris. Son complet Armani détonne dans ce lieu où trônent des centaines d’artefacts de la propagande soviétique. Je lui tends la main.

    — Victoria.

    — Hirohito.

    Il commente, dans un français toujours tout ce qu’il y a de plus impeccable, les textes mis en lecture au cours de la soirée. Ses interprétations sont fines, érudites, émouvantes. Il poursuit la discussion en me racontant ses passions littéraires. Je me laisse charmer par son discours, son lyrisme, sa voix, ses gestes, son rire et son sourire discret.

    Avant de quitter le bar, il me tend sa carte professionnelle.

    — Ce fut un réel plaisir.

  • Mardi 11 septembre 2001, 9 h 03, 301 Park Avenue, New York

    La paume de sa main s’ouvre, ses doigts s’enroulent sur eux-mêmes. Son poing est complètement en moi, dans mon con. Mon corps entier est replié, lové autour de ce poing. Ma bouche est béante, aucun son n’en sort. J’avale l’air à grande lampée. Des battements vigoureux animent mes nymphes, mes grandes lèvres, mon clitoris, ma chatte, mes cuisses, mes reins, mon corps. La sueur perle sur chaque centimètre de mon épiderme, caressante, enivrante.

    Très délicatement, presque imperceptiblement, il tourne son poing. Ses mouvements me submergent de milliers d’ondes sismiques. Pendant de longs moments, j’oublie de respirer, concentrée sur la jouissance, le plaisir, la volupté.

    En serrant et desserrant les doigts, il fait de sa main un cœur qui bat doucement. Mon cœur à moi bat la chamade, s’emballe, trépigne, veut exploser. Mes muscles se tendent, bandent, arquent et cambrent mon corps selon des angles inconcevables, inimaginables.

    Il prend son temps, s’ajuste aux réactions de mon corps, aux rythmes de ma respiration. Il n’y a pas de mots assez précis pour décrire ce que je ressens, ce qui se passe en moi. C’est comme s’il arrivait à m’étreindre entière de l’intérieur. Comme s’il effleurait chaque terminaison nerveuse de mon corps avec un doigté de virtuose. Comme si, entre le monde et moi, il y aurait pour toujours sa présence envoûtante, réconfortante, jouissive.

    Plus tard, il déposera sa tête sur mon ventre. Il allongera ses doigts, lentement, repliera sa paume sur elle-même, et, toujours aussi lentement, retirera sa main de ma chatte. Je poserai mes deux mains de chaque côté de sa tête et j’enroulerai mon corps autour du sien, tentant d’abolir l’espace trop grand qui se sera installé entre nos peaux, nos corps, nos existences.

  • Jeudi 3 mai 2001, 14 h 59, 2 World Trade Center, New York

    Je suis passée à son bureau à l’improviste. Je ne m’attendais pas à le voir, je voulais simplement lui laisser une copie des Aurores montréales, ces nouvelles dont je lui avais parlé lors de notre rencontre au KGB Bar.

    Il m’a invitée à entrer dans son bureau, à m’asseoir. Nous discutons de choses et d’autres pendant un moment. Je suis décidément charmée par cet homme. Il pourrait me parler de l’impact du méthane produit par le système digestif des termites sur l’effet de serre, je le trouverais encore terriblement sexy, attirant, attachant.

    Nous prenons rendez-vous pour demain soir. Je me lève pour quitter, il s’approche pour me faire la bise, j’attrape le col de son veston et plaque nos corps l’un contre l’autre, nos bouches l’une sur l’autre. Nos mains parcourent nos dos, sillonnent nos flancs, s’arrêtent sur nos reins, pressent nos bassins l’un contre l’autre. Nos sexes, à travers nos vêtements, sont appuyés l’un sur l’autre, l’un contre l’autre, le moindre déhanchement décuple notre plaisir. Nos baisers sont de plus en plus enflammés, hors de contrôle, bestiaux, voraces. Je jouis la première, il me suit quelques secondes plus tard.

    Juste avant que je ne tourne la poignée de la porte, il pose, très tendrement, un baiser dans mon cou.

    — À demain.

  • Mardi 11 septembre 2001, 22 h 53, Liberty Street, New York

    Devant nous, une masse informe de débris fumants, de fragments de gratte-ciel, de morceaux de corps humains, de résidus d’avions, pratiquement indistincts les uns des autres. L’impression d’être dans une sculpture de Mark Prent.

    Une sculpture ne sent pas aussi mauvais. Ne brûle pas les yeux à ce point. Je mets ma main dans la sienne, me blottis contre lui. Ses doigts ne se referment pas autour des miens. Je tourne la tête vers son visage.

    Il se détache de moi. Ferme les yeux. Longtemps. Quand il les rouvre, il y a, dans son regard, quelque chose que je n’y ai jamais vu. De l’espoir. Il peine à retirer son alliance. Elle trône à son annulaire depuis trop longtemps pour céder facilement, volontairement. Puis, quand il réussit à l’enlever, il la lance dans ce qu’il reste du World Trade Center.

    Ce qui, pour le reste du monde, sera la catastrophe marquant l’entrée de l’humanité dans le troisième millénaire est, pour lui, l’occasion d’abandonner une vie pesant trop lourd de responsabilités, de devoirs, d’obligations.

  • Dimanche 4 novembre 2007, 15 h 37, Tompkins Square Park, New York

    — Alors, dis-moi, tu es heureux?

    — Oui.

    Un sourire radieux s’affiche sur son visage.

    Il est maintenant chef dans un resto japonais tout près d’ici. Nous n’avons pas mangé les makis, sushis, sashimis qu’il a préparés pour notre pique-nique. La boîte traîne sur le gazon, entre nous, comme une vieille histoire qu’on ne veut pas ressasser de peur de se faire mal.

    Il effleure mon bras avec sa main.

    — Et toi, que deviens-tu?

    — Oh, tu sais, un peu toujours la même chose. J’écris, j’enseigne.

    Je lui raconte mes aventures, les péripéties rigolotes et moins rigolotes, il me parle de son boulot, de ses dernières découvertes gastronomiques et littéraires.

    — Qu’est-ce qui t’amène à New York?

    — Je fais une lecture à la Lillian Vernon Creative Writers House demain.

    Nous bavardons longtemps. Au moment de nous quitter, il pose, très tendrement, un baiser dans mon cou. Mon corps frémit de souvenirs. Je l’embrasse sur la joue, le serre dans mes bras et m’apprête à le quitter. Encore une fois. Il me retient par le bras.

    — Tu écrirais notre histoire?

    — Non.