Là où il a survécu jusqu'au XXe siècle, le carnaval garde sont mordant social. L'une des premières lois édictées lors de la Guerre civile espagnole par le gouvernement de Franco visait à interdire le carnaval. Pendant tout le reste de la guerre, quiconque était arrêté portant un masque dans une zone non contrôlée par les républicains s'exposait à une peine sévère. Très amoindri, le carnaval n'en a toutefois pas pour autant été éliminé. Et lorsque la loi martiale a été levée, «les gens de Fuenmajor ne voulaient pas y renoncer, et ils ont commencé à chanter leurs insultes depuis leur cellule». «Personne ne peut nous enlever le carnaval, pas même le pape, ou Franco, ou même Jésus en personne», disent-ils à Fuenmajor. Comme Franco l'avait bien compris, le carnaval et les masques constituent toujours une menace potentielle. Après tout, Rabelais, qui était jésuite, a bien dû fuire la France pendant un temps pour avoir écrit dans une veine carnavalesque, et son ami Étienne Dolet, qui disait à peu près la même chose que lui mais sous une forme moins déguisée, a quant à lui finit sur le bûcher.
James C. Scott, La domination et les arts de la résistance