Vieillesse oblige

[Début de la sixième série des Dérives]

Rue de Bordeaux, direction Beaubien. Ils se tiennent la main comme de jeunes tourtereaux bien qu'ils aient tous les deux passé l'âge de la retraite depuis plusieurs années déjà. Je traîne derrière parce que, de un, je veux apprécier le portrait un peu plus longtemps et, de deux, je ne veux pas les brusquer.

Conscient de ma présence derrière eux, l'homme se colle plus étroitement à sa douce. En tournant la tête vers moi, il passe un commentaire gentil dans lequel il est question de grandes jambes plus rapides que les leurs. Je réponds que mes grandes jambes rapides auraient bien pu patienter, mais les remercie tout de même du geste et leur souhaite une excellente journée en passant devant.

***

Rue Rachel, en direction du mont Royal. J'ai à peine vingt ans. Je porte avec moi toute la rage, la colère, l'indignation de ma jeunesse. Un peu plus loin, un veillard disparaît dans une entrée de stationnement. Quand je passe devant cette entrée, il est au fond du stationnement et crie «Vous faites peur mademoiselle!».

Mon indignation, ma colère et ma rage noient toute possibilité d'empathie. J'ai dû lever un sourcil et poursuivre ma route.

***

Rue de Brébeuf entre Laurier et Saint-Joseph. Le type arrive sur la piste cyclable avec son tricycle. Au feu de circulation, il peine à remettre sa monture en route. Plusieurs cyclistes s'impatientent derrière lui, se mettent à le doubler. Il est clairement mal à l'aise. On sent presque sa honte. À hauteur du terre-plein au centre de Saint-Joseph, le tricycle va percuter un poteau de métal. Le tricycliste a l'air un peu sonné, mais il se presse à se remettre dans le droit chemin pour poursuivre sa route. Sa honte est maintenant palpable.

Je ralentis un tantinet pour demander à l'homme si ça va. Je me contente de son «oui, oui» tremblotant et en profite pour ne pas arrêter et vraiment m'assurer qu'il va bien.

***

Station de métro Place-des-Arts, sortie Jeanne-Mance. Une femme grisonnante s'engage dans les portes tournantes. Sa course est arrêtée en plein milieu. Des gamins bloquent les portes et rigolent.

Le regard de détresse dans les yeux de la femme me paraît exagéré. Après tout, ce sont des adolescents qui font leur job d'adolescents, soit d'emmerder le monde, la plupart du temps sans grandes conséquences sinon du désagrément pour celles et ceux qui croisent leur route.

***

Je ne sais plus à quel moment j'ai compris que les vieux et les vieilles doivent constamment justifier l'espace qu'ils occupent, le temps qu'ils prennent, les rêves qui les habitent.

Et que c'est terriblement injuste.

Commentaires

C'est peut-être expliqué quelque part mais j'avoue ne pas avoir le coeur à faire de la recherche pour le trouver et je préfère te le demander directement.

Est-ce que tes dérives sont basées sur des faits réels ou est-ce que c'est uniquement de la fiction?

Je vais t'avouer que j'aime bien (te) lire parce que ça me rappelle (entre autres) mes années à Montréal. Tu nommes des noms de rues dont j'ai déjà foulé l'asphalte, des endroits familiers et ça me rappelle tout pleins de (bons et moins bons) souvenirs.

J'ai très certainement tort (c'est plus fort que moi) mais je tente souvent (toujours?) de comprendre le pourquoi derrière ce que tu écris; je devrais sûrement pas, perte de temps inutile.

D'une façon ou d'une autre j'aime bien en général.

Salut!

Les dérives sont cent pour cent fondées sur des observations du réel, avec un tantinet de liberté poétique dans la description question de justifier mon statut de littéraire. (Et ce n'est pas expliqué nulle part.)

Merci pour le gentil commentaire, c'est toujours apprécié!

Alors je trouve ça encore mieux. C'est idiot peut-être mais j'aime bien m'imaginer que ça s'est passé ''pour de vrai'', quelque part. Je fais souvent ça lorsque je me promène, m'imaginer ce qui a bien pu se passer en un lieu donné, au fil des siècles. Je fabule, ça fait travailler mon imagination.

Tu sais les gentils commentaires c'est un peu grâce à toi que t'en as dans l'fond (de moi en tout cas). Au-delà du fait que j'aime bien tes textes (et que je le partage avec toi) je tente d'être un peu plus positif dans ma vie en général maintenant parce que tu m'as déjà raconté des machins qui m'ont fait réfléchir.

Alors merci à toi.

:^)

Ajouter un commentaire

Souscrire à Comments for "Vieillesse oblige"