Fragments

Occupation

Ton visage est à quelques centimètres du mien. Je n'ai pas envie que ton visage soit à quelques centimètres du mien. Il y a un bureau entre nous deux pour empêcher que ton visage soit à quelques centimètres du mien. Seulement voilà, tu as trouvé un prétexte, un dossier lié au travail, pour aller foutre ton visage à quelques centimètres du mien. 

Tes mots ne devraient concerner que le travail. Mais tu ne te contiens plus. Tu me lances ton «amour» au visage.

***

Tu ne m'aimes pas. 

Tu veux me posséder.

Le repos de la guerrière

Leopard Sleeping on the Tree -Bangalore-najeebkhan@hotmail.com, une photo de najeebkhan2009 (cc by-nc-sa 2.0)

Son corps repose pesamment contre celui de sa grand-mère. Partout autour d'elle, les gens s'affairent: on entre dans le wagon de métro, on cherche une place, on se presse de sortir avant que les portes ne se referment, on rigole avec les copains-copines, on raconte son dernier exploit, sa dernière conquête. Elle, elle dort. Profondément. Bien calée entre le flanc et le bras de sa grand-mère.

Tough love

Dans son profil Facebook, elle publie une image. Un oiseau est complètement déplumé; ses plumes recouvrent un pair d'oisillons qui dorment à ses côtés. Commentaire: «À [sic] ce qu'une mère peut faire ........... pour ses petits ;)».

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Hostilités

Au gym, il y a deux semaines de cela. Elle tape sur mon épaule à 17h24 pour me dire qu'elle a réservé la machine sur laquelle je m'entraîne. J'ai réservé la machine jusqu'à 17h30; je la libérerai pour 17h30.

— Il est 17h30 sur ma montre!

Qu'elle me dit, l'air impatient, en me montrant sa montre.

N'ayant pas accès à sa montre, je me fie à l'heure indiquée par l'horloge sur le mur. Elle semble trouver le raisonnement farfelu.

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Vieillesse oblige

[Début de la sixième série des Dérives]

Rue de Bordeaux, direction Beaubien. Ils se tiennent la main comme de jeunes tourtereaux bien qu'ils aient tous les deux passé l'âge de la retraite depuis plusieurs années déjà. Je traîne derrière parce que, de un, je veux apprécier le portrait un peu plus longtemps et, de deux, je ne veux pas les brusquer.

Conscient de ma présence derrière eux, l'homme se colle plus étroitement à sa douce. En tournant la tête vers moi, il passe un commentaire gentil dans lequel il est question de grandes jambes plus rapides que les leurs. Je réponds que mes grandes jambes rapides auraient bien pu patienter, mais les remercie tout de même du geste et leur souhaite une excellente journée en passant devant.

Jeudi confession

Je demeure interdite devant cette déclaration.

De deux choses l'une. Ou cette personne n'a jamais eu d'orgasme digne de ce nom; ou elle ne sait parler de son plaisir qu'en référant aux clichés véhiculés par les vieilles pubs d'Herbal Essences. Dans tous les cas, c'est d'une tristesse infinie.

Monstre(s)

— On sait bien, avec ta feuille de route, toi...

Ma collègue fait une blague qui n'est pas tout à fait une blague. S'y cache un curieux mélange de peur, de dégoût, de fascination pour le morbide.

Elle fait référence au fait que j'ai déjà accepté deux rendez-vous «amoureux» avec un gamin. Je devais avoir début trentaine, il avait treize ans à peine.

Clairement, le gamin a un kick sur moi. Clairement, ses treize ans ne le représentent pas bien du tout.

Matin

J'ai été charmée, au départ, par ce mélange de timidité presque maladive et de culot inopiné.

Les premières semaines, les premiers mois, l'audace m'a parfois choquée, blessée, mise hors de moi. Annoncés, ces sentiments sont reçus avec une candeur imprévue. Désamorçante.

Souvent lorsque nous dormons ensemble, il fait des cauchemars. Il se réveille en criant. Je pose mes mains sur son corps, ma bouche près de son oreille, murmure des sons qui se veulent rassurants. Ces moments de fragilité me charment. Je les lis comme des aveux inconscients d'une vulnérabilité qu'il cherche à cacher, ensevelir, masquer.

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