Un moment aussi imprévisible que la mort

old boxers never die, they just fate away, une photo de Sailing "Footprints: Real to Reel" (Ronn ashore) (cc by-nc-nd) 

«L'air traqué» était sa hantise. Sur la plupart des photos de gens âgés qu'il voyait — il savait bien que pour tout le monde il était lui-même un vieillard —, il trouvait à tous ces vieux un air traqué, comme si le gâchis de leur vie, l'immensurable gâchis de toute leur vie, apparaissait et réclamait son dû, une compensation, un dédommagement qui consistait à lui reconnaître enfin le droit d'exister après avoir été si longtemps soustrait aux consciences et aux regards. Le gâchis, venu revendiquer son droit à l'existence, obligeait tous ces vieux à le lui accorder en l'exhibant sur leur visage, non pas sous forme de craquelures rouges, de peau écaillée ou d'un fibrome mou accroché à une paupière, comme le croyaient les naïfs, mais de la plus irrémédiable et sournoise façon, en prenant un air égaré, docile, perdu, qui donne l'impression que les yeux sont sous anesthésie locale, bref, ce que Melchior appelait l'air traqué.

Il craignait ce moment où, à son tour, il serait rejoint par son propre gâchis, un moment aussi imprévisible que la mort.

François Weyergans, La démence du boxeur

old boxers never die, they just fate away, une photo de Sailing "Footprints: Real to Reel" (Ronn ashore) (cc by-nc-nd)

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