Victoria W

Lundi 5 novembre 2001, 10 h 14, aéroport LaGuardia, New York

All passengers for Air Canada flight number 745 to Montreal, please proceed to gate number A7 in the Central Terminal Building for immediate boarding.

J’ai été amoureuse d’un homme avec qui je baisais triomphalement, bestialement, constamment. J’ai été amoureuse d’un homme qui avait une vie ailleurs, une vie de banquier, un homme qui était occupé à être le mari, le père des enfants d’une autre. J’ai été amoureuse d’un homme avec qui chaque moment passé était un moment volé, dérobé, arraché à l’univers.

Mardi 11 septembre 2001, après-midi, New York

Nous déambulons, main dans la main, dans un fantôme de ville chaotique. Les gens crient, pleurent, restent muets, courent, marchent péniblement, s’immobilisent, incertains, repartent ou restent, perdus, confondus. Ni lui ni moi ne parlons. Il n’y a pas de mots.

À un moment, il pointe le doigt vers un espace vide dans le ciel. Un espace où se trouvait, il y encore quelques heures seulement, son bureau. Un espace où il aurait dû être à l’heure de l’impact.

Samedi 5 mai 2001, 4 h 12, 200 East 7th Street, New York

Nous avons quitté le restaurant très tôt. Il voulait que je l’accompagne à son hôtel, mais j’ai préféré l’inviter chez moi. Nous avons bu beaucoup de vin, fumé de nombreuses cigarettes, baisé énormément.

Mercredi 12 septembre 2001, 11 h 45 min 23 s, Harlem, New York

Je ne sais pas où nous sommes exactement. Dans Harlem, parce que nous avons traversé Central Park. Dans un appartement délabré au-dessus d’un bouiboui quelconque. Le type chez qui nous sommes lui tend les papiers d’identité qu’il vient tout juste de lui confectionner. Baptême improbable. Naissance d’un fantôme, d’une ombre, d’un double invisible.

L’espoir qu’il y avait hier dans ses yeux s’est transformé en conviction, en certitude, en assurance. Ici se termine la vie à laquelle il était condamné. Ici naît un autre homme, libre de toute attache, de toute contrainte.

Été 2001, New York

Nous passons notre temps à nous dérober à nos collègues, à nos obligations, à nos activités. Nous nous retrouvons dans son bureau, au théâtre, dans le bureau que mon directeur de thèse me prête, à son hôtel, dans d’autres hôtels, chics ou miteux, dans des restaurants, des cinémas, des parcs, des cafés, des taxis, des ruelles, des toilettes publiques, chez moi. Nos corps ignorent les lieux, font fi des matières sur lesquelles on les étend, on les pose, on les appuie. Seules la proximité, l’intimité du corps de l’autre les intéressent.

Mardi 11 septembre 2001, 8 h 46, 301 Park Avenue, New York

Il aurait dû être à son prestigieux bureau, au 82e étage d’une non moins prestigieuse tour, depuis un moment déjà, à discuter finance avec de banquiers collègues.

Jeudi 26 avril 2001, 20 h 33, 85 East 4th Street, New York

J’ai lu des textes en français à un auditoire anglophone. Parce que j’ai eu la trouille. Parce que mon directeur de thèse, Edgar Lawrence, était au programme juste avant moi. Parce que sa plume m’impressionne, me dépasse, m’intimide. Et que je ne voulais pas être comparée à lui, à son talent.

Quand je sors de scène après avoir reçu de maigres applaudissements, Denis, le proprio de l’endroit, me tend la main, comme pour me supporter.

Good work, Welby.

Waychuk, you didn’t get a word of what I said. Your French is nonexistent, at best.

Mardi 11 septembre 2001, 9 h 03, 301 Park Avenue, New York

La paume de sa main s’ouvre, ses doigts s’enroulent sur eux-mêmes. Son poing est complètement en moi, dans mon con. Mon corps entier est replié, lové autour de ce poing. Ma bouche est béante, aucun son n’en sort. J’avale l’air à grande lampée. Des battements vigoureux animent mes nymphes, mes grandes lèvres, mon clitoris, ma chatte, mes cuisses, mes reins, mon corps. La sueur perle sur chaque centimètre de mon épiderme, caressante, enivrante.

Jeudi 3 mai 2001, 14 h 59, 2 World Trade Center, New York

Je suis passée à son bureau à l’improviste. Je ne m’attendais pas à le voir, je voulais simplement lui laisser une copie des Aurores montréales, ces nouvelles dont je lui avais parlé lors de notre rencontre au KGB Bar.

Il m’a invitée à entrer dans son bureau, à m’asseoir. Nous discutons de choses et d’autres pendant un moment. Je suis décidément charmée par cet homme. Il pourrait me parler de l’impact du méthane produit par le système digestif des termites sur l’effet de serre, je le trouverais encore terriblement sexy, attirant, attachant.

Mardi 11 septembre 2001, 22 h 53, Liberty Street, New York

Devant nous, une masse informe de débris fumants, de fragments de gratte-ciel, de morceaux de corps humains, de résidus d’avions, pratiquement indistincts les uns des autres. L’impression d’être dans une sculpture de Mark Prent.

Une sculpture ne sent pas aussi mauvais. Ne brûle pas les yeux à ce point. Je mets ma main dans la sienne, me blottis contre lui. Ses doigts ne se referment pas autour des miens. Je tourne la tête vers son visage.

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